Histoire ancienne / Storia antica

En Méditerranée

La présence des requins en Méditerranée est-elle récente ? Les sources historiques nous assurent du contraire, et ce depuis la plus Haute Antiquité, avec attestation d’espèces comme le Grand requin blanc (Carcharodon carcharias). Rien à voir, contrairement aux idées reçues, avec l’ouverture du canal de Suez, pas plus qu’avec le réchauffement climatique.

Hérodote d’Halicarnasse (env 480-420 av JC)

La première mention historique consacrée aux requins de Méditerranée est due au grand prosateur Grec, honoré comme « Père de l’Histoire ». Ses « Histoires » décrivent la lutte des Grecs contre l’empire Perse. Il rapporte (Livre VI-XLIV) ainsi qu’au tout début de la Première Guerre Médique, en 492 avant J-C., la flotte des trières perses conduite par le gendre de Darius fût frappée par une tempête : « Tandis qu’elle le doublait, il s’éleva un vend du nord violent et impétueux, qui maltraité beaucoup de vaisseaux, et les poussa contre le mont Athos. On dit qu’il en périt trois cents, et plus de vingt mille homme : les uns furent enlevés par les monstres marins qui se trouvent en très grand nombre dans la mer aux environs de cette montagne, les autres furent écrasés contre les rochers ; quelques uns périrent de froid, et quelques autres parce qu’ils ne savaient pas nager. Tel fut le sort de l’armée navale. » Avec l’auteur, on croira difficilement ces chiffres, peu réalistes, mais il n’en demeure pas moins que la zone semblait bien être fréquentée par de requins responsables d’attaques mortelles sur des soldats. Cette passe est toujours considérée comme dangereuse à la navigation, du fait des courants et des vents très violents, mais nullement aujourd’hui pour un quelconque risque avec les squales.
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Le Cratère du Naufrage

Ischia a

naufrage ischia

Ce vase de stockage, qui servait au mélange du vin et de l’eau, est archéologiquement complet. Il proviennent des fouilles de la Pithécusa grecque, menées à Lacco Ameno, sur l’ile napolitaine d’Ischia. La scène qui orne la panse et l’épaule est interprétée comme étant celle d’un naufrage. Stylistiquement, le peintre se rattache à l’école attique, au Géométrique Tardif, caractérisé par l’introduction de profils noirs qui apparaissent au milieu du VIIIe siècle avant JC.Capri-Ischia

Les spécialistes de l’architecture navale pensent que l’embarcation représentée n’est pas l’une des galères ayant conduit les colons Eubéens de la mer Egée à Ischia, vers 770, mais plutôt un navire utilisé par leurs descendants sur la mer Tyrrhénienne. Le navire a chaviré ; des marins sont à la mer, parmi les poissons. Le plus énorme d’entre-eux dévore un homme, dont la tête est à l’intérieure de la gueule.

L’Hydrie au monstre de Troie

Un élégant vase de Caere (l’antique Cerveteri, en Etrurie, au nord-ouest de Rome) destiné au service de l’eau a été révélé lors de l’exposition consacrée en 1995 à la collection de l’armateur Stavros Niarkos. Façonné  par les mains d’un potier originaire d’Ionie, vers 530-520 av JC, sonketos2 décor de style Archaïque, aux couleur vives et aux figures noires, représente une scène mythologique. Un Herakles, tout en muscles et fermement muni d’un hameçon, s’attaque à un ketos (monstre marin) à qui Poséidon, dieu de la mer a ordonné de dévorer les habitants de Troie et dévaster leurs terres en vomissant de l’eau. Le traitement de la terrible bête n’est pas aussi fantaisiste qu’il peut paraître au premier abord. Selon nous, elle peut être identifiée ici comme étant un grand requin à la gueule béante puissamment armée de dents pointues, avec une série de trois branchies, deux ailerons dressés sur un dos épineux, deux pectorales, une nageoire anale, un ventre clair, un corps ondulant et une queue composée de deux lobes. Diverses autres créatures l’entoure, plus réalistes : un phoque moine, deux dauphins et un poulpe. L’histoire rapporte que le héros entre dans la gorge d’où il ne sort que trois jours plus tard, victorieux !

Ancienne collection privée Stavros S Niarchos.
« Un bruit de tonnerre secoue la gueule entourée d’une triple rangée de dents, comme sa queue atteint en arrière sur la mer, il a couvert, et le cou fier balaie la bobines en avant diffusion. » – Valerius Flaccus 2.450

Au IVe siècle av J.-C., le philosophe Aristote (384-322) consacre le tiers de son œuvre à la biologie. Il se fait naturaliste et son bilan ichtyologique s’avère d’une grande pertinence. Il engage ses aristote-2recherches zoologiques sur la voie de l’anatomie comparée avec une sérieuse hauteur de vue, ce qui ne l’empêche toutefois pas de commettre des erreurs bien pardonnables pour cette haute époque. Il n’en fournit pas moins les premières connaissances sur les requins. La description qu’il fait de leur mode de reproduction a été confirmée bien plus tard, en 1842. Il distingue également plusieurs espèces : Grand blanc, Requin renard, Requin marteau, Peau bleue Aiguillat, Milandre, Roussette ainsi que certaines raies lui sont connues, à l’instar de la Pastenague ou de la Torpille.

Pline le J jpPline l’Ancien (23-79), grand érudit romain, compile, synthétise et complète les CuttlefishMuseum_of_Cycladic_Art_-_Red-figuredécouvertes d’Aristote et d’autres Anciens. Son travail : Naturalis Historia, constitue un apport sérieux à la science, le dernier avant la Renaissance, même s’il n’a pu apprécier personnellement tous les faits qu’il rapporte et qu’on aurait apprécié voir compensé par un esprit critique. En 1470, on doit à Giovanni Andrea Bussi, bibliothécaire du pape et évêque d’Aleria (Haute-Corse), une édition imprimée qui constitue la source essentielle de référence.

Plat à poissons, figures rouges ; atelier de Campanie – circa 350 – 340 avant JC (Musée d’Art cycladique). Le décor naturaliste permet d’identifier une seiche, un congre, un petit syngnathe, un calmar, deux coquilles Saint-Jacques de Méditerranée et une raie torpille ocellée (en bas au centre).
Pline, Musée du Louvre

L’homme médiéval évoque peu les grands requins. Il les rencontre pourtant, à la faveur de ses navigations ou de ses pêches, mais il reçoit l’héritage des Anciens sans chercher à approfondir ses connaissances.

Le temps des croisades

Sur la route de Terre-Sainte,  des clercs embarquent à bords des vaisseaux emmenant les croisés. Leurs récits évoquent les péripéties du voyage, de part en part de la Méditerranée. Avec les tempêtes on trouve aussi mention de la rencontre de monstres marins. Venant de Wesphalie, le chapelain Ludolf de Sundheim fit la traversée en 1336 et en 1341 ; il passe au près des côtes de la Corse. Dans son De itinere Terre sancte, il évoque les morsures dévastatrices des requins, rapportant les témoignages collectés à bord.

« Un très respectable marin m’a dit que, dans sa jeunesse, il était sur un petit navire ainsi menacé par ce poisson. Il y avait sur le navire un jeune homme réputé audacieux et dur ; quand le poisson approcha, il ne voulut pas lui donner du pain, mais, avec l’audace qu’il croyait avoir, il se jeta dans l’eau au bout d’une corde, comme on en a l’habitude, pour regarder le poisson d’un air furieux. Mais il fut si effrayé à la vue du poisson qu’il appela ses compagnons pour qu’ils le retirassent avec la corde. Le poisson vit la frayeur de l-attaque-d-un-monstre-marinl’homme et, tandis qu’ils le retiraient de l’eau, dansant au bout de sa corde, d’un coup de gueule il le coupa en deux jusqu’au ventre, puis il s’éloigna du navire. »

La geste de ces gens de mer fait même parfois référence à des attaques de bateaux.

« Ce poisson n’est ni très gros ni très long, mais sa tête est énorme et tous les dommages qu’il cause aux bateaux sont le fait de ses morsures.

Un autre danger, mais qui ne menace que les petits bateaux, est celui des grands poissons. Il y a en mer un poisson que les Grecs appellent truie de mer, que les petits bateaux redoutent beaucoup. Ce poisson ne fait aucun mal aux bateaux, sauf s’il est pressé par la faim. Si les marins lui jettent du pain, il s’en contente et s’en va. S’il ne veut pas s’en aller, il faut qu’un homme le regarde aussitôt d’un air irrité et terrible, alors il s’enfuit effrayé. Mais il faut que l’homme qui le regarde prenne bien soin de n’avoir pas peur du poisson et le fixe avec une audace qui l’horrifie. Si le poisson sent que l’homme a peur, il ne s’en va pas, mord le navire et le lacère. »

Source : Croisades et pèlerinages – Éd. Robert Laffont

La représentation du Mal

En Sicile, une grotte littorale a été aménagée en chapelle, placée sous le vocable de Santa Margherita (Sainte-Marguerite Chiesa Rupestre, squalod’Antioche), dont la Légende Dorée veut qu’elle sorti du ventre d’un monstre qu’elle transperça d’une croix après avoir été avalée. L’accès au lieu de culte, proche du village médiéval de Scopello (Castellammare del Golfo, sur la côte nord-occidentale de l’ile), se situe à une cinquantaine de mètres au-dessus de l’eau, sur une falaise escarpée ; il se fait plus facilement par mer que de façon pédestre.  Un ensemble de fresques orne les surfaces rupestres ; pour les plus anciennes, les spécialistes avancent les XIIIe et XIVe siècles, avec des superpositions plus récentes en certains points, courant du XVIe au XVIIe siècle.

Au fond de la grotte, sous une partie voutée,  apparaît une représentation qui, dans ceChiesa Rupestre, squalo, detail contexte religieux, peut être assimilée à une évocation du Mal et, a contrario, être paré d’une vertu protectrice (apotropaïques). Le corps est recouvert par un triptyque, destiné à honorer la sainte martyre et autres personnages nimbés, désormais inidentifiables. La partie la mieux lisible correspond manifestement à une tête assez naïve : celle d’un grand requin menaçant, aux dents pointues et à la langue pendante.

schedamostroD’après Aldo Occhipinti – La grotta di Santa Margherita a Castellammare del Golfo. in BlogSicilia 2 août 2009

Il existait, à proximité, une tonnara. On peut raisonnablement songer que la communauté des pêcheurs qui exploitait ce piège à thon était attachée à cet oratoire ; un tel monstre marin a pu constituer une prise accessoire mémorable.

Guillaume-Rondelet-1507-1566 Acca med MontpellierGuillaume Rondelet (1507-1566), médecin et naturaliste montpelliérain, se forge une grande réputation avec ses travaux sur les poissons, au point qu’on le considère comme le « père de l’ichtyologie moderne ». Il fait de larges emprunts à Aristote et à d’autres auteurs antiques mais il va bien au-delà, sur la base de dissections notamment et rectifie un bon nombre d’erreurs ou d’idées fausses. Rondelet 2

Rondelet 1En 1554, il publie un ouvrage sur les poissons de mer, qui reçoit un large succès, grâce notamment à ses figures gravées sur bois mais aussi aux témoignages recueillis parmi les pêcheurs.

De piscibus marinis

Au delà des Colonnes d’Hercule

L’Histoire Naturelle des Indes (encore connu sous le nom de Manuscrit Drake) date de la la fin du XVIe siècle. Il intéresse plus précisément la région caraïbe, pour laquelle il constitue un document majeur. Son auteur, anonyme, s’exprime en Français ; transfuge normand de confession huguenote, il achève son travail vers 1586. Il fait mention de l’Anglais Francisdrk.tiberon Drake (1542-1596), corsaire, explorateur et esclavagiste. Parmi les quelques 124 planches illustrées et colorées, l’une concerne le requin qui se trouve désigné sous le terme de tiberone. Ce mot. renvoie à l’Espagnol Tiburone, pour lequel, étymologiquement, il n’existe aucune certitude. On notera la proximité du Portugais use du mot Tubarão. Certains linguistes pensent qu’il s’agit de l’adaptation d’un mot emprunté au vocabulaire des Tupis-Caraïbes : Uperù (ou iperù) précédé d’un « t » qui, dans la langue amérindienne, joue le rôle d’un article.

Manuscrit Drake – Morgan Library, legs Clara S. Peck

Il en va en tout cas clairement de la sorte pour l’origine du mot anglais Shark, largement employé en Angleterre fin XVIIe, par suite d’une expédition en baie de Campèche (Mexique). Cette appellation, selon le spécialiste américain Tom Jones, semble bien dériver de la langue Maya, où Xooc signifiait « celui dont les Indiens enlèvent les dents pour tirer des flèches ». Au Yucatan, la valeur phonétique était proche de « shoke », terme désignant spécifiquement le Requin bouledogue (Carcharhinus leucas).
REQUIN-AZTEQUE-Représentation d'un requin selon le Codex Fejérvary-Mayer

Tonalamatl des pochteca
(livre calendaire divinatoire des marchands, dit aussi Codex Fejévary-Mayer) 

Origine du mot requin

En Français, rien d’assuré, si ce n’est que le terme est plus ancien que la découverte des Amériques.

Certains assurent que ce terme viendrait de « requiem » la prière des morts. Effecti-vement, selon le second tome du Dictionnaire des Arts et des Sciences rédigé par Thomas Corneille et imprimé en 1694, cela s’explique « parce qu’on a plus qu’à faire chanter Requiem, pour ceux qui en sont mordus. D’autres veulent qu’on luy ait donné ce nom, qui signifie Repos, à cause qu’il a accoustumé de paraistre lorsque le temps est tranquille. ».

Cette étymologie très incertaine se trouve soutenue par l’usage qu’en fait le langage courant avec l’expression « requin requiem », désignant la singulière famille des « requins vrais » -ou « Carcharhinidae »-.

D’autres linguistes font le rapprochement avec un terme d’origine normande ou picarde où le mot Quin / Kin, forme usuelle de « chien » serait employée au début du XIIIe siècle : le requin est un « chien de mer  , ainsi que l’on désignait encore au XXe siècle d’autres animaux de la famille des « Scyliorhinidae », assez fréquemment pêchés sur le littoral (comme les roussettes)…

En Corse, on utilise le terme générique de Squalu (prononcer « squalou » ; « squali » au pluriel). En cela, nous nous référons à la Banca di dati di a lingua corsa – INFCOR ADECélaborée par l’Association pour le Développement des Etudes archéologiques, historiques, linguistiques et naturalistes du Centre-Est de la Corse (ADECEC). Etymologiquement, ce mot renvoit au latin squalus (qui donne Squale en Français) : hâpre, hérissé, en référence à la peau si particulière des Elasmobranches, utilisée pour leur caractère abrasif dans des actions de polissage.

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